Balzac La Comédie Humaine Analyse de texte Etude de l'œuvre 100 analyses de texte de la Comédie Humaine de Balzac Description détaillée des personnages Classement par 7 types de scènes 26 tomes étudiés en détail

Le Chef-d’œuvre inconnu

LA COMEDIE HUMAINE – Honoré de Balzac XIVe volume des œuvres complètes de H. DE BALZAC par Veuve André HOUSSIAUX, éditeur, Hébert et Cie, Successeurs, 7, rue Perronet, 7 – Paris (1874)

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LE CHEF-D’ŒUVRE INCONNU    

Œuvre dédicacée A UN LORD    

Analyse de l’oeuvre Ce conte publié pour la première fois dans la revue L’Artiste en août 1831, parut en librairie au mois de septembre de la même année dans les Romans et contes philosophiques, dans une version un peu différente, puis fut repris en 1837 dans les Etudes philosophiques avec des additions et des remaniements importants. Ces trois états de texte correspondent à des significations assez différentes du sujet. La version publiée dans L’Artiste porte en sous-titre « conte fantastique ». Elle est divisée en deux récits intitulés, l’un Maître Frenhofer, le second Catherine Lescaut. Le sous-titre de « conte fantastique » est une présentation publicitaire. Les « contes fantastiques » étaient à la mode en cette année 1831 par suite du succès des Contes du Berlinois Hoffmann. Cette référence était d’autant plus légitime que Balzac s’était inspiré d’un conte d’Hoffmann traduit en France en 1828 sous le titre L’Archet du baron de B., et reproduit en avril 1831 dans la revue L’Artiste, à laquelle Balzac collaborait, sous le titre La Leçon de violon. Les deux contes sont parallèles avec cette différence qu’Hoffmann, qui avait eu une carrière musicale, met en scène des musiciens tandis que Balzac montre des peintres. Mais le dispositif, les personnages, la signification sont les mêmes. Balzac imagine dans Le Chef-d’œuvre inconnu une aventure de jeunesse de Nicolas Poussin, alors élève de Porbus, sa rencontre avec le peintre Frenhofer, maître illustre à qui Jean de Mabuse a confié les secrets de son art. Frenhofer cache dans son atelier un « chef-d’œuvre inconnu », toile qu’il a peinte en utilisant ces secrets et qu’il ne montre à personne. Poussin, passionné par son art, brûlant de s’instruire, offre comme modèle au vieux Frenhofer sa jeune maîtresse Gillette. Frenhofer lui montre le tableau mystérieux : ce n’est qu’un grimoire de couleurs qui ne représente rien, non pas œuvre, mais illusion de peintre. Poussin apprend à se défier en art des excès de la pensée et de l’imagination, mais il perd sa jeune maîtresse qui ne lui pardonne pas son marché. Dans le conte d’Hoffmann, le violoniste illustre, le baron de B., est dépositaire des secrets de son art comme Frenhofer, protège lui aussi le débutant qu’on lui présente, révèle enfin à son admirateur la magie de son exécution : on n’entend qu’une cacophonie qui arrache au baron les mêmes cris d’admiration que ceux de Frenhofer quand il montre sa toile. On ne parvient pas à le désabuser, de même que dans la première version du Chef d’œuvre inconnu, Frenhofer persiste dans son illusion heureuse. Dans les deux œuvres, non seulement les phases du récit sont les mêmes, mais les détails se correspondent point par point. Pierre Laubriet, excellent balzacien, qui a consacré sa thèse secondaire au Chef-d’œuvre inconnu, suivi par Pierre G. Castex, regarde cet épisode comme la source principale du conte de Balzac. C’est, en effet, cette hallucination que Balzac a retenue. Mais la structure du conte suit plus exactement le premier modèle proposé. Il existe toutefois, une différence importante entre ces deux contes et la nouvelle de Balzac : c’est l’invention du personnage de Gillette qui introduit dans ce « conte fantastique » une intrigue amoureuse qui n’existe pas chez Hoffmann. Dans la version définitive du Chef-d’œuvre inconnu, la méditation esthétique occupe tant de place que le petit roman de Nicolas Poussin et de Gillette ne joue plus qu’un rôle secondaire. Mais il est curieux de remarquer que les contemporains de Balzac lurent la première version du Chef-d’œuvre inconnu comme une histoire d’amour qui montrait « la lutte de l’amour et de l’ambition ».Les additions de Balzac à la version originale, d’abord fragmentaires dans l’édition en librairie en 1831, puis beaucoup plus importantes dans la version de 1837, ont fait de cette histoire d’amour ce que Pierre Laubriet a nommé « un catéchisme esthétique ». Le vicomte de Lovenjoul qui a réuni la célèbre collection de laquelle sont tributaires tous les spécialistes de l’œuvre de Balzac, attribuait à Théophile Gautier les théories artistiques que Balzac fait exprimer par Frenhofer. Il pensait même à une collaboration de Théophile Gautier à la version de 1837. Des critiques d’art ont pensé, eux, à Delacroix. Il est intéressant de noter aussi que, beaucoup plus tard, Cézanne reconnaissait ses idées dans les discours de Frenhofer. Ce n’est pas une des moindres marques du sérieux et de l’intérêt des thèses de Balzac. Ce n’est pourtant pas l’essentiel du Chef-d’œuvre inconnu. Balzac n’y est pas seulement un doctrinaire de la peinture. Le Chef-d’œuvre inconnu est aussi, il est surtout une application des thèses de Balzac au domaine particulier de la peinture. Balzac avait posé dans La Peau de chagrin le principe qui devait être illustré par les Contes philosophiques. Félix Davin, dans son Introduction aux Contes philosophiques l’avait résumé ainsi : « M. de Balzac considère la pensée comme la cause la plus vive de la désorganisation de l’homme… Le désordre et le ravage portés par l’intelligence dans l’homme considéré comme individu et comme être social, telle est l’idée que M. de Balzac a jetée dans ses œuvres. »

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Nicolas Poussin (1594-1665), peintre français du XVIIe siècle

L’illusion à laquelle aboutit Frenhofer est un exemple de cette désorganisation provoquée par la pensée. A force de méditer sur l’essence de la peinture, c’est-à-dire sur les moyens qui permettent à l’artiste d’obtenir une transposition totale, une transposition magique de la réalité, Frenhofer a fini par oublier que le peintre est un artisan : et qu’à ce titre, ce n’est pas ce qu’il pense qui est important, mais ce qu’il fait. La méditation de Frenhofer l’engage dans des procédés de traduction du réel qui finissent par l’écarter de la réalité qu’il a pour métier de représenter. Les subtilités du faire développent chez lui une obsession stylistique, il ne se préoccupe plus de ce qu’il voit, mais seulement de l’expression par laquelle il montrera ce qu’il voit. Cette méditation l’entraîne vers un surréalisme qui, sous prétexte d’être la traduction la plus profonde de la réalité, se substitue à la réalité et finalement la rend méconnaissable : elle est traduite selon le peintre, mais elle ne l’est plus pour le spectateur. La méditation sur la peinture aboutit à une destruction de la peinture comme la méditation sur le style aboutit à une destruction du langage. Cette vue profonde qui annonce tant de problèmes esthétiques du XXe siècle n’est pas autre chose qu’un cas particulier d’une destruction de la puissance créatrice dont l’exemple le plus complet sera donné par Louis Lambert résumé d’un seul mot, « la pensée tuant le penseur ».C’est bien ce que Balzac exprimait dans une lettre à Mme Hanska du mois de février 1839 :  » Le Chef-d’œuvre inconnu montre le désordre que la pensée à tout son développement produit dans l’âme de l’artiste. »

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   Eve Hanska

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  Frans Porbus

L’histoire Le jeune Nicolas Poussin, encore inconnu, rend visite au peintre Porbus dans son atelier. Il est accompagné du vieux maître Frenhofer qui émet de savants commentaires sur le grand tableau que Porbus vient de terminer. Il s’agit de Marie l’Egyptienne dont Frenhofer fait l’éloge, mais qui lui paraît incomplet. En quelques coups de pinceau, le vieux maître métamorphose le tableau de Porbus au point que Marie l’Egyptienne semble renaître à la vie après son intervention. Toutefois, si Frenhofer maîtrise parfaitement la technique, il lui manque, pour son propre chef-d’œuvre La Belle noiseuse à laquelle il travaille depuis dix ans, le modèle en art idéal, une femme qui lui inspirerait la perfection vers laquelle il tend sans jamais l’atteindre. Ce futur chef-d’œuvre, que personne n’a encore jamais vu, serait le portrait de Catherine Lescaut. Nicolas Poussin offre au vieux maître de faire poser la femme qu’il aime : la belle Gillette, ce que Frenhofer accepte. La beauté de Gillette l’inspire à tel point qu’il termine La Belle noiseuse très rapidement. Mais lorsque Poussin et Porbus sont conviés à l’admirer, ils n’aperçoivent sur la toile qu’une petite partie d’un pied magnifique perdu dans une débauche de couleurs. La déception qui se lit sur leurs visages pousse le maître au désespoir. Le lendemain, Frenhofer décède après avoir mis le feu à son atelier. Poussin perd Gillette qui ne lui pardonne pas de l’avoir utilisée et fait passer l’amour de son art au détriment du leur.

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Maître Frenhofer

Les personnages Frenhofer : Peintre du XVIIe siècle Nicolas Poussin : Peintre d’histoire dont s’est inspiré Balzac pour sa nouvelle. Ses œuvres sont principalement des compositions religieuses, mythologiques, à personnages, ou encore de paysages animés. Il fut l’un des plus grands maîtres classiques de la peinture français.

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      Midas et Bacchus – N. Poussin

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     Temps calme – Nicolas Poussin

 

   Porbus :

Frans Pourbus ou Porbus dit le Jeune, (né à Anvers env. 1569-1570 – mort à Paris en 1622). Peintre flamand, dont s’est inspiré Balzac pour son roman. Il est le fils de Frans Pourbus l’Ancien et le petit-fils de Pieter Pourbus. C’est lui qui a permis d’implanter en France le portrait d’apparat. Grâce à la qualité exceptionnelle de ses portraits, il étendit la renommée des Pourbus à l’Europe entière. Parmi ses œuvres marquantes, signalons le Portrait de Henri IV (cuirassé), le Grand Portrait en pied de la reine Marie de Médicis portant la somptueuse robe aux fleurs de lys de son sacre, un autre portrait de Marie de Médicis en habits noirs de deuil, ainsi que des tableaux à caractère religieux tels que Saint François recevant les stigmates et la Cène.

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         Marie de Médicis

 

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     Plaque commémorative du 7, rue des Grands-Augustins

L’histoire, qui met en scène le vieux peintre Frenhofer, permet à Picasso, fasciné par le texte, de s’identifier d’autant plus aisément à celui-ci que l’atelier de  Frenhofer se situe non loin de celui de Porbus, rue des Grands-Augustins. Ambroise Vollard propose en 1931 à Picasso d’illustrer Le Chef-d’œuvre inconnu. Peu de temps après la proposition de Vollard, Picasso va d’ailleurs louer un atelier au numéro 7 de cette même rue où il peindra son chef-d’œuvre, Guernica. Picasso demeura dans cet atelier pendant la Seconde Guerre mondiale. Gillette : Maîtresse de Nicolas Poussin au XVIIe siècle. Source analyse : Préface extraite du 23ème tome de La Comédie Humaine éditée chez France Loisirs en 1987, d’après le texte intégral publié sous la caution de la Société des Amis d’Honoré de Balzac, 45, rue de l’Abbé-Grégoire – 75006 Paris. Les informations recueillies dans la généalogie des personnages proviennent du site Wikipédia et de l’œuvre de Félicien Marceau (Balzac et son monde – Gallimard). L’histoire et les arguments rapportés sont extraits des pages de l’encyclopédie universelle Wikipédia.

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