Balzac La Comédie Humaine Analyse de texte Etude de l'œuvre 100 analyses de texte de la Comédie Humaine de Balzac Description détaillée des personnages Classement par 7 types de scènes 26 tomes étudiés en détail

Splendeurs et misères des courtisanes – Episodes 2 & 3

LA COMEDIE HUMAINE – Honoré de Balzac XIe et XIIe volumes des œuvres complètes de H. DE BALZAC par Veuve André HOUSSIAUX, éditeur, Hébert et Cie, Successeurs, 7, rue Perronet, 7 – Paris (1877)

    Scènes de la vie parisienne

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        Esther et Nucingen

  SPLENDEURS ET MISERES DES COURTISANES (2 et 3)

Décembre 1847 A COMBIEN L’AMOUR REVIENT AUX VIEILLARDS (épisode 2) OU MENENT LES MAUVAIS CHEMINS (épisode 3)      

Analyse et histoire Splendeurs et misères des courtisanes est la plus connue et la seule terminée des superproductions de Balzac qu’on le voit mettre en train dans les années 1840. La liste de ces « romans à cent personnages » qui encombrèrent désormais son programme de travail comprend Les Paysans, Les petits bourgeois, Le député d’Arcis, liste qui est peut être incomplète. Ces « grandes machines » romanesques étaient livrées au public sous forme de romans séparés dont chacun portait un titre qui a disparu ensuite de la nomenclature des titres mis en vente : elles sont connues aujourd’hui par le titre général sous lequel elles ont été rassemblées : c’est ce qui s’était produit pour les trois romans qui composent Illusions perdues : c’est ce qui arriva pour les quatre romans dont la suite compose Splendeurs et misères des courtisanes. Ce dernier titre réunit donc quatre romans dont la publication fut échelonnée sur dix ans, de 1838 à 1848. Voici leurs titres, devenus aujourd’hui ceux des quatre parties de Splendeurs et misères des courtisanes : Comment aiment les filles, paru en deux fois, en 1838 et 1843 ; A combien l’amour revient aux vieillards, paru également deux fois, en 1843 et 1844 ; Où mènent les mauvais chemins, paru en 1846 ; enfin La dernière incarnation de Vautrin, paru en 1847. Ces titres « feuilletonnesques » indiquent déjà le caractère de l’œuvre que le titre général rend moins évident. Le premier de ces quatre romans, Comment aiment les filles, a fait l’objet, dans la présente collection, d’une publication séparée. Elle n’est, en réalité, qu’un prélude. La situation dramatique est posée et se développe dans les trois romans suivants rassemblés dans le tome XIV des œuvres de La Comédie Humaine éditées pour France Loisirs en 1985. L’action, apparemment compliquée et touffue, peut être résumée par un schéma assez simple : Le forçat évadé, Jacques Collin, plus connu sous son faux nom de Vautrin, se présente comme un prêtre espagnol, chargé d’une mission diplomatique secrète, l’abbé Carlos Herrera. Sur la route près d’Angoulême, il a recueilli Lucien de Rubempré au moment où celui-ci voulait se suicider par désespoir, à la suite des catastrophes racontées dans Illusions perdues (1ère partie). Il en fait son instrument et son complice. Il entreprend de l’établir sur un grand train de vie, il le fait pénétrer, grâce à son nom, dans la société la plus élégante et la plus exclusive, il lui propose un grand mariage avec une fille d’une des familles les plus illustres de la noblesse : pour soutenir ce dessein, Carlos donne à Lucien une maîtresse ravissante, dressée par lui, pour laquelle le richissime banquier Nucingen est pris d’une invincible passion. On tire beaucoup d’argent du banquier qui finit par se méfier. Il s’adresse à un groupe qui fait à l’occasion de la police privée. Le roman raconte le duel entre ces « privés », comme on dit dans les romans policiers américains, et le « gang » des complices du faux abbé.

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             Houssiaux

Les deuxièmes et troisième parties de Splendeurs et misères des courtisanes suivent les péripéties de ce duel et son issue tragique. La dernière partie raconte la fin de la destinée mouvementée de Vautrin. Cette intrigue extraordinaire suffit à classer Splendeurs et misères des courtisanes tout à fait à part dans l’œuvre de Balzac. Dans une ingénieuse préface, Balzac cherche à nous persuader que cette excursion dans les sous-sols ténébreux de la vie parisienne était indispensable à son tableau des mœurs. C’est un prétexte qui n’en impose guère. Bien que la situation imaginée par Balzac en 1838 soit antérieure aux Mystères de Paris d’Eugène Sue dont la publication commence en 1842, on ne peut s’empêcher de constater entre Les mystères de Paris et Splendeurs et misères des courtisanes une parenté d’outrance romanesque qui fait dériver le roman de mœurs de Balzac vers un exceptionnel qui est généralement étranger. Les lecteurs de Balzac hors de France semblent avoir eu le même sentiment puisque la pénétration de Balzac à l’étranger, beaucoup plus lente qu’on ne l’imagine, n’a jamais fait aucune place à Splendeurs et misères des courtisanes qui n’est accessible que dans les traductions de La Comédie humaine tout entière. Malgré cette situation marginale, Splendeurs et misères des courtisanes n’en est pas moins regardé comme un des grands romans de Balzac, comme l’un des plus pathétiques, et, à certains égards, comme l’un des plus significatifs. Oscar Wilde avouait que la mort de Lucien de Rubempré qui termine le roman avait été « le plus grand chagrin de sa vie ». Albert Thibaudet admirait si intrépidement le personnage que Balzac avait représenté sous les noms de Vautrin et de Carlos Herrera qu’il l’égalait au baron de Charlus dans la Recherche du temps perdu, les regardant tous les deux comme les plus puissantes créations romanesques du XXe siècle. Ces éloges ne sont pas unanimes. Les critiques antérieures à 1914 ont été embarrassées. Les réticences des éditeurs scolaires sont égales à celles du public étranger. Il est significatif que dans son excellent recueil de Morceaux choisis de Balzac, préparé en 1914 et publié en 1927, Joachim Merlant omette une œuvre aussi considérable. André Bellessort, dans son étude sur Balzac parue en 1925, fut le premier critique universitaire qui se joignit, avec prudence, aux écrivains. Il consacre peu de pages à Splendeurs et misères des courtisanes, mais il écrit, à propos de Vautrin, que Balzac « pouvait être fier d’avoir donné à la boue dont il l’a pétri, l’éclat et la solidité du bronze. » Aujourd’hui encore, le moralisme et la pusillanimité pèsent sur cette œuvre puissante qui n’occupe pas dans la présentation officielle de l’œuvre de Balzac la place qu’elle mérite. Il est certain que les invraisemblances de la situation et la désinvolture de Balzac dans l’invention des péripéties peuvent justifier les hésitations. La plus grave de ces invraisemblances est celle que le lecteur est en droit d’objecter au plan de Vautrin qui soutient toute l’intrigue. Il est trop clair qu’aucune famille occupant le rang de la famille de Grandlieu n’acceptera de donner une de ses filles à un nouveau venu dont la situation n’est pas claire sans se procurer des renseignements sur sa famille et sur sa fortune. Dès lors, en engageant cette partie absurde, Vautrin, le profond Vautrin, attire lui-même les regards de la police officielle ou privée sur ses affaires et met le feu à sa propre maison.

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         Vautrin

On observera, par contre, que l’échec de Rubempré chez les Grandlieu, qui montre la puérilité des calculs de Vautrin, n’est pourtant pas à l’origine de l’intrigue policière. C’est le mystère dont Vautrin a entouré l’existence d’Esther qui entraîne l’enquête de Nucingen. Et ce n’est même pas le suicide d’Esther qui provoque le déclic à partir duquel le drame est irréversible, mais une circonstance superfétatoire, la disparition des 750’000 francs provenant du titre de rente offert par Nucingen. Le montage de l’intrigue est donc assez habile pour persuader le lecteur que Vautrin est victime d’une double malchance imprévisible, le suicide d’Esther et le vol qui l’accompagne. L’habileté de ce montage a pour résultat d’escamoter le faux calcul de Vautrin qui fait douter de sa profondeur et de fixer l’attention du lecteur sur la fatalité qui détruit une opération d’enrôlage si adroitement combinée. Le duel qui s’engage à partir de ce moment entre Vautrin et le policier qui l’a identifié sous son déguisement de prêtre espagnol entraîne alors des péripéties hors du commun qui n’ont plus aucun rapport avec l’étude de mœurs, mais qui relèvent toutes du « roman policier ». L’enchaînement de ces événements est logique, implacable, passionnant, mais la situation sans issue de Vautrin le réduit à n’être plus qu’un jeu convenu entre le lecteur et le romancier. Pour celui qui accepte cette convention fondamentale du « roman policier », le duel de Vautrin et de Corentin est dramatique, émouvant, plein de résonnance humaine, et nous pouvons dire avec Oscar Wilde que la mort de Rubempré, au moment même où un événement imprévu lui apporte la richesse et la liberté, est un événement aussi triste, aussi affligeant, que le dénouement d’un drame réel que nous aurions pu connaître. Mais pour celui qui rejette cette convention et qui lit le roman de Balzac sans complaisance, il n’est aucune décision des deux adversaires qui ne fasse sourire, aucune péripétie qui ne soit absurde, aucun dénouement, quelque pitoyable qu’il soit, qui réussisse à provoquer véritablement l’émotion. Avec Splendeurs et misères des courtisanes, nous entrons donc, comme avec Ferragus, dans une zone spéciale de l’invention balzacienne où le lecteur ne peut plus suivre le romancier qu’en acceptant de mettre en veilleuse son esprit critique. Cette qualité inférieure d’invention ne doit pas autant qu’on pourrait le croire aux influences subies par Balzac pendant sa jeunesse, et aux mécanismes montés en lui à cette date et repérables dans une partie de ses romans. Elle n’est pas non plus explicable par l’imitation d’Eugène Sue ou de Frédéric Soulié, qui ont produit des œuvres sensiblement différentes : mais plutôt par une disposition intrinsèque de l’imagination de Balzac, une sorte d’excessive crédibilité de l’auteur quant aux événements qu’il invente, qu’expliquent à la fois son enthousiasme de créateur et un certain jugement a priori sur quelques-unes des carrières mystérieuses de la vie parisienne. Les digressions, les descriptions, les analyses, qui sont si abondantes dans les romans de Balzac, sont peu nombreuses dans cette partie centrale du roman : tout y est péripétie, Vautrin est un général qui dirige une bataille. C’est dans les parties qui préparent l’action ou qui lui apportent une conclusion, c’est-à-dire dans la première, puis les troisième et quatrième parties que Balzac redevient l’historien de son temps ou qu’il explique les caractères exceptionnels qu’il décrit. Les deux derniers romans de cet ensemble, Où mènent les mauvais chemins et La dernière incarnation de Vautrin – aujourd’hui, les deux dernières parties de Splendeurs et misères des courtisanes – sont un exemple de cette plasticité de Balzac. Alors, on retrouve un autre Balzac. Tout est terminé, Vautrin a perdu. Mais dans les murs sombres de la vieille Conciergerie, un autre drame commence, non pas violent et de coups de main, mais sournois, et se déroulant dans les ténèbres. Bien sûr, il y a encore trop de comparses, de déguisements, de messages secrets, tout un éventaire de subterfuges, mais on l’oublie, ce ne sont que des soubresauts. On ne pense qu’à cette machinerie terrible qui fonctionne en silence, dans un éclairage de lanterne sourde : ce qu’on appelle l’appareil judiciaire. La réalité non truquée a une telle puissance, elle écrase tellement qu’on n’est sensible qu’à cet étouffement. La description du mécanisme judiciaire, à peine changé en notre temps, la souveraineté accablante du juge d’instruction, l’annulation de la victime devenue un sous-être qu’on désigne sous les noms de prévenu, d’inculpé, d’accusé, noms d’insectes, l’isolement, les cachots, les gardiens, c’est tout d’un coup l’entrée dans un souterrain que Balzac rend plus redoutable que le feuilleton sanglant qui l’avait précédé. Ces fonctionnaires de la justice, décrits par Balzac, si simples et si vrais, épouvantent. Son juge d’instruction chafouin et blafard, à la fois corruptible et gardant un petit coin imbécile de conscience professionnelle dont le fonctionnement autonome conduit à la catastrophe, son procureur général immobile et désespéré, supportant sans un mot le martyre du commandement, et le cynisme de ces pages, ce soufflet magistral assené presque avec inconscience à la majesté de la Justice, ce démontage si vrai, si implacable de la comédie judiciaire, on s’aperçoit, à la réflexion seulement, qu’il appuie et confirme le démontage de l’hypocrisie humaine qui est toute l’œuvre de Balzac. A cause de ce renfort qui vient d’ailleurs, qui vient de toute la vérité que contient l’œuvre de Balzac, cette fin est vigoureuse, simple, admirable, – bien qu’on puisse douter, en vérité, que cet épisode ait soulevé, autant que le dit Balzac, l’enthousiasme du monde judiciaire.

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Esther chancelante devant la dépouille de Lucien

Le drame ici est pathétique, précisément parce qu’il exclut toute violence : ce sont de petits faits presque impalpables, lamelles de cuivre imperceptibles sur le plateau de la balance qui feront pencher le fléau du destin. Un immense enjeu, un être adoré, et même, à cause du testament inconnu qui enrichit Esther, la victoire si vainement cherchée et toute proche, tout cela dépend de ce fétu. Etonnant suspense, obtenu presque sans moyen. La mort de Rubempré, c’est simplement l’histoire d’une gaffe, il suffisait que le juge d’instruction, comme on avait essayé de le lui faire comprendre, n’interrogeât pas Lucien. Un scrupule le retint. La conscience professionnelle, l’habitude, une petite perversité de tourmenteur, une phrase captieuse, déclenchent l’avalanche. Tout est perdu sur un mot : même pas une manœuvre préméditée, un hasard. C’est peut-être ces moyens si simples, cette cruauté du destin si vraie, intempestive, absurde, qui émeut le plus le lecteur. Ce n’est pas seulement par ce retour à la vérité et au dramatique de la vérité que cette fin de Splendeurs et misères des courtisanes est admirable. C’est aussi parce que, à ce moment là, et à ce moment-là seulement, nous comprenons la vérité des caractères. On en avait déjà quelque idée dans la première partie. Le personnage d’Esther, trop souvent expliqué par référence à la réhabilitation romantique de la courtisane, est, en réalité, pour Balzac, un cas physiologique qui explique à la fois l’intensité des passions dans le milieu des « insoumis », (le titre le dit : Comment aiment les filles) et aussi les vies anormales que les mêmes dispositions entraînent chez leurs amants. L’existence d’une « fille soumise » implique une frustration sentimentale. Pour certaines – et c’est le cas d’Esther – l’amour total unissant l’adoration physique et l’invasion de l’âme par un sentiment absolu, jamais éprouvé, produit une mobilisation de toutes les forces, parce que cet amour agit dans le vide. Cette métamorphose, cette éclosion qu’un sentiment unique s’incrustant peu à peu produisait chez Eugénie Grandet ou chez Rosalie de Watteville d’Albert Savarus, elles se produisent en un moment, d’un seul coup, dans l’âme d’Esther que ne pouvait distraire aucune affection, aucun amour, aucun enracinement sentimental et qui recevait pour la première fois le choc de ces deux sentiments. Elle est vouée, elle est esclave, elle appartient pour toute la vie à celui qui a causé chez elle cette nouvelle naissance.

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     Esther mourante

C’est également une explication physiologique qui est à l’origine des existences anormales de ceux qui partagent leur vie. « La passion, dit Balzac, est presque toujours, chez ces gens, la raison primitive de leurs audacieuses entreprises, de leurs assassinats. L’amour excessif qui les entraîne, constitutionnellement, disent les médecins, vers la femme, emploie toutes les forces morales et physiques de ces hommes énergiques. De là, l’oisiveté qui dévore les journées ; car les excès en amour exigent et du repos et des repas réparateurs. De là cette haine de tout travail qui force ces gens à recourir à des moyens rapides pour se procurer de l’argent. L’amour physique et déréglé de ces hommes serait donc, si l’on en croit la Faculté de médecine, l’origine des sept dixièmes des crimes. La preuve s’en trouve toujours, d’ailleurs, frappante, palpable, à l’autopsie de l’homme exécuté. Aussi l’adoration de leurs maîtresses est-elle acquise à ces monstrueux amants, épouvantails de la société ». C’est une théorie d’Esquirol, un grand physiologiste contemporain de Balzac, mais c’est aussi une application des théories de Balzac dans la Théorie de la Démarche de La Peau de chagrin. Et c’est, en tout cas, l’explication philosophique de ces vies exorbitantes qu’il décrit dans son roman et qui se rattachent par ce moyen à la description générale des formes que prend l’énergie dans la vie sociale. C’est également dans cette dernière partie que Balzac explique, par les mêmes raisons physiologiques, ce qu’il appelle « la nature de bronze » de Vautrin, qui donne à son personnage cette force et cette stature que tous les commentateurs de Balzac ont admiré. Mais cette explication fait appel à une autre face de la physiologie de Balzac. Vautrin n’est pas épuisé par des plaisirs extrêmes, il n’a pas besoin de phases de repos pour reconstituer ses forces. Il est un exemple vivant de cette « concentration de l’énergie » qui permet les grandes actions et les décisions promptes. Chez lui, « la décision égalait le coup d’œil en rapidité, la pensée et l’action jaillissaient comme un même éclair, les nerfs aguerris par trois évasions, par trois séjours au bagne avaient atteint à la solidité métallique des nerfs du sauvage. » Cette « concentration de l’énergie » qui est chez d’autres le secret de leur puissance de pensée ou de leur terrible volonté est projetée dans l’action immédiate : elle lui donne sa force physique rassemblée tout entière sur un seul point et en un seul moment et sa maîtrise de lui-même, instantanée. C’est, sur ce terrain très éloigné des exemples habituels de Balzac, un exemple de la théorie balzacienne de la volonté. Et c’est cette même disposition qui explique la soudaine et, en apparence, inexplicable démission de Vautrin après la mort de Lucien de Rubempré. Le fer, rappelle Balzac, cède lui-même à certains degrés de battage ou de pression réitérés. Les forgerons disent alors que le fer est roui ; la barre de fer se désagrège, le rail se déforme. « Eh bien, l’âme humaine, dit Balzac, ou, si vous voulez, la triple énergie du corps, du cœur et de l’esprit se trouve dans une situation analogue à celle du fer, par suite de certains chocs répétés. Il en est alors des hommes comme du fer : ils sont rouis… Les cœurs les plus durs se brisent alors. » Il y a tout d’un coup une « dissolution de l’énergie », dit Balzac : « Napoléon a connu cette dissolution de toutes les forces humaines sur le champ de bataille de Waterloo. » C’est à son système des Etudes philosophiques que Balzac se réfère pour comprendre le monde du crime et pour en créer le héros imaginaire.

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            Popinot

Cette « concentration de la volonté », qui explique Vautrin comme elle expliquait Louis Lambert, est aussi un phénomène qui peut se produire passagèrement sous l’effet d’une passion arrivée à son paroxysme. Mme de Sérizy, marquise frêle, blonde, poupée de boudoir, se précipite en hurlant vers la cellule où son amant s’est pendu : s’accrochant aux barreaux qui en ferment la porte, elle les secoue avec une telle violence qu’elle rompt de ses faibles mains ce fer forgé qui devait résister à tous les efforts des condamnés. Le directeur de la prison, constatant ce fait avec stupeur, le rapproche d’une expérience de magnétisme dans laquelle une somnambule lui avait broyé la main comme aurait pu le faire un appareil de torture. « Il me paraît donc prouvé, conclut-il, que, sous l’emprise de la passion, qui est la volonté ramassée sur un point et arrivée à des quantités de force incalculables, comme le sont toutes les différentes espèces de puissances électriques, l’homme peut apporter sa vitalité toute entière, soit pour l’attaque, soit pour la résistance, dans tel ou tel de ses organes. Cette petite dame avait, sous la pression de son désespoir, envoyé sa puissance vitale dans ses poignets. » C’est un exemple que Balzac aurait pu joindre à cette galerie des Martyrs ignorés, l’essai inachevé dans lequel il a cité des faits qui illustrent le système qu’il voulait exposer en entier dans son Essai sur les forces humaines qu’il n’eut pas le temps d’écrire. Cette reconstitution psychologique donnait une signification « balzacienne » à la copieuse documentation que Balzac avait rassemblée sur la pègre et les prisons. Ses informateurs avaient été nombreux. Sur le régime des prisons, on cite Benjamin Appert, philanthrope qui fut un des adversaires de l’administration pénitentiaire ; sur la prostitution, le docteur Esquirol, fondateur de la psychiatrie, médecin de la Salpêtrière, puis de l’hospice de Charenton et Parent-Duchâtelet, qui avaient tous les deux consacré des études à cette question, enfin un article bien documenté d’Arnould Frémy dans Les Français peints par eux-mêmes ; sur la police, les Mémoires du préfet de police Desmarets, ceux de Peuchet, ancien archiviste de la police et un ouvrage de Froment, La police dévoilée, qui contenaient des renseignements sur la contre-police du roi Louis XVIII ; sur le fonctionnement de la justice, Glandaz, un des condisciples de Balzac à Vendôme, devenu avocat général à Paris, le procureur général de Bourges, Mater, que Balzac rencontrait souvent à l’époque où il rédigeait son roman, et encore Me Guyonnet-Merville, l’avoué chez lequel Balzac avait jadis été clerc et qui était devenu magistrat, enfin M. de Berny, magistrat lui aussi. Balzac avait même poussé la curiosité jusqu’à assister à certains procès pour se documenter, celui du jeune Donon, par exemple, par lequel il avait appris que les accusés parqués dans le préau organisaient entre eux des répétitions de leur procès. Un de ses plus remarquables informateurs fut probablement Vidocq lui-même. Le Vidocq réel avait été condamné au bagne comme escroc et faussaire après une vie mouvementée et il s’était évadé deux fois du bagne de Nantes. En 1809, il avait de lui-même proposé à Jean Henry, fonctionnaire de la Préfecture de police, de constituer une brigade de sûreté formée d’anciens malandrins qui fut chargée de la surveillance de la pègre parisienne. Après quelques années d’activité dans ce service, il avait créé une agence de police privée qui fonctionna à partir de 1822. Une légende s’était formée autour de son nom et des Mémoires qui lui étaient attribués avaient paru à la fin de la Restauration. C’était un personnage qui n’avait ni la carrure, ni l’audace, ni le pittoresque de Vautrin. Sa riche expérience pouvait toutefois fournir à Balzac de précieuses informations. Nous savons que Benjamin Appert, qui le connaissait , organisa un dîner auquel assistèrent Alexandre Dumas et Samson, le bourreau de Paris, dont Balzac avait publié en 1829 des Mémoires apocryphes. Etait-ce leur première rencontre ? Un érudit, M. Jean Savant, croit que Balzac avait rencontré Vidocq plusieurs années avant cette date. En tout cas, il avait entendu parler de lui, à la fois par les auteurs des pseudo-mémoires de Vidocq que Balzac connaissait et aussi par M. de Berny qui paraît avoir été en relation avec lui par ses fonctions de magistrat, pendant sa période d’activité au service de la police. La carrière de Vidocq a donné évidemment à Balzac l’idée du « retournement » de Vautrin qui est le sujet de la dernière partie de son roman. Mais le personnage réel est si éloigné du Vautrin du roman qu’il faut laisser à Balzac la paternité entière de son personnage. Là encore, comme dans la première partie de Splendeurs et misères des courtisanes, la création par l’invention est très supérieure à la copie des modèles que son temps pouvait fournir.

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        Vidocq alias Vautrin

Les personnages Lucien de Rubempré : Né à l’Houmeau, petite ville de Province près d’Angoulême, Lucien Chardon – de Rubempré par sa mère, se rend à Paris pour y faire fortune en tant qu’écrivain. Il est l’auteur de deux œuvres : un recueil de poésie intitulé « Les Marguerites » et un roman « L’Archer de Charles IX qui, selon ses espérances, devraient le rendre célèbre. (Voir Illusions Perdues) Ses débuts difficiles à Paris – l’indifférence des éditeurs pour ses ouvrages littéraires le pousse vers le journalisme où il brille durant un certain temps grâce à ses talents littéraires. Son orgueil et sa vanité sans bornes l’entraîneront dans des dépenses et des dettes inconsidérées. Ruiné, il ruinera sa maîtresse, la jeune actrice Coralie, qui en mourra. Il entraînera dans sa chute sa mère, son beau-frère et sa sœur qu’il dépouillera également. Sur la route qui le ramène à Angoulême, dans le plus grand dénuement et les idées les plus noires, il rencontrera l’abbé Herrera (Vautrin) qui, profitera de la fragilité et du désespoir du jeune homme pour en faire sa « chose » et servir ses intérêts de puissance. Carlos Hererra : Vautrin, utilisera Lucien pour parvenir à obtenir pour Lucien la situation et les honneurs auxquels il aspire pour ce « fils adoptif ». Il échouera près du but en tentant de sauver son protégé des griffes de la justice, mais par un concours de circonstances et de temps, il provoquera indirectement sa mort à la prison de la Conciergerie. Avec le suicide de son protégé, Vautrin, perdra toutes ses espérances de fortune, et se refera une conduite en négociant les lettres des trois familles nobles compromises (Mme de Sérigny, Mme de Maufrigneuse, Clothilde de Grandlieu). Il s’achètera une bonne conduite en devenant policier. Esther : Esther est une jeune prostituée de dix-huit ans lorsqu’elle rencontre Lucien de Rubempré. Née de la passion de la Belle Hollandaise avec le très célèbre et avare usurier Gobseck, Esther, passe pour être une des plus belles personnes de Paris. Aimée en secret de Lucien de Rubempré, elle se sacrifiera pour l’amour de ce dandy et mourra, épuisée de toutes les abnégations et de tous les sacrifices faits pour son amoureux, notamment de séduire le baron de Nucingen pour soutirer du vieux banquier le million nécessaire au mariage et à la fortune de Lucien. Asie : Tante de Vautrin, entremetteuse et marchande à la toilette. Elle est l’ombre et le bras droit du forçat dans toutes ses entreprises maffieuses. Chargée par Vautrin (le faux abbé Herrera) de la garde et de l’espionnage de tous les faits et gestes de l’existence d’Esther, elle sera engagée, par son neveu, comme domestique et cuisinière d’Esther. Europe : Engagée par Vautrin comme femme de chambre chez Esther. Tout comme Asie, elle sera le chien de garde de la jeune femme, et rapportera à Vautrin tous les moindres événements pouvant mettre en péril les actions entreprises par lui dans les projets du mariage de Lucien. Clotilde de Grandlieu : Clotilde-Frédérique est la seconde des cinq filles du duc et de la duchesse de Grandlieu (la mère de Clotilde est une Ajuda de la branche aînée alliée aux Bragance). Laide et sans charme, Clotilde a vingt-sept ans lorsqu’elle s’éprend de Lucien. Très amoureuse du jeune homme, elle aura une grande influence sur ses parents qui, ne voient pas d’un très bon œil, le mariage de leur fille avec un « rôturier » dont l’on ne sait pas d’où provient sa fortune. Baron de Nucingen : Magnat de la banque, dont la fortune immense provient de transactions risquées effectuées au détriment d’une société fragilisée durant les événements politiques qu’à connu la première moitié du XIXe siècle, à savoir les nombreuses révolutions qui ont affaibli la France entre 1790 et 1830. C’est les débuts de la banque et des premières opérations en bourse – c’est parce que ces nouvelles techniques financières ne sont pas encore bien connues du grand public que Nucingen bâtira sa fortune en filoutant les petits bourgeois et les commerçants. Assoiffé de pouvoir et d’argent, Nucingen croit pouvoir tout acheter – même les sentiments. Amoureux fou d’Esther, il dépensera des fortunes (soutirées par Vautrin), pour acheter l’amour de la courtisane. Il ne l’obtiendra jamais, Esther s’empoisonnera pour échapper à la fois, aux terribles souffrances engendrées par la perte de Lucien qui va se marier et les assiduités du vieux banquier qu’elle ne peut souffrir. 1) Source analyse/histoire : Préface recueillie d’après le texte intégral des œuvres de la Comédie Humaine (tome XIV) publié par France Loisirs 1986 sous la caution de la Société des Amis d’Honoré de Balzac. 2) Source description des personnages : Encyclopédie universelle Wikipédia.

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