Balzac La Comédie Humaine Analyse de texte Etude de l'œuvre 100 analyses de texte de la Comédie Humaine de Balzac Description détaillée des personnages Classement par 7 types de scènes 26 tomes étudiés en détail

Pathologie de la vie sociale

LA COMEDIE HUMAINE – Honoré de Balzac

La Pathologie de la vie sociale n’est pas représentée dans les œuvres complètes de H. DE BALZAC parues en 1877, par Veuve André HOUSSIAUX, éditeur, Hébert et Cie, Successeurs, 7, rue Perronet, 7 – Paris

Etudes analytiques
Physiologie du mariage . Petites misères de la vie conjugale .Pathologie de la vie sociale dont Traité de la vie élégante . Théorie de la démarche . Traité des excitants modernes

TOME XXVIII – Etudes analytiques

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PATHOLOGIE DE LA VIE SOCIALE

 

Analyse

Bien défini dans le Préambule que Balzac plaça en tête du Traité des excitants modernes lors de sa première édition en 1838. Egalement par son sous-titre : Méditations mathématiques, physiques, chimiques et transcendantes sur les manifestations de la pensée sous toutes les formes que lui donne l’état social soit par le vivre et le couvert, etc.

Dans les explications que fournit Balzac, il présente ainsi son projet : après son mariage et son installation dans la vie, l’homme se trouve enchaîné par la vie sociale, « il obéit à toutes les fantaisies que la société a développées en lui, à toutes les lois qu’elle a portées ». Il s’agit dès lors, de « constater les désordres » qui sont provoqués par ce système de pressions. Balzac complète et précise : « L’état de société fait de nos besoins, de nos nécessités, de nos goûts, autant de plaies, autant de maladies, par les excès auxquels nous nous portons, poussés par le développement que leur imprime la pensée… Là où il n’y a pas maladie physique, il y a maladie morale . » Et Balzac prononce pour finir le mot-clef qui exprime le mieux ce qu’il veut faire : « Une anthropologie complète qui manque au monde savant, élégant, littéraire et domestique. » C’est un territoire nouveau qui est ouvert dans l’exploration des « ravages de la pensée ». Ce n’est pas seulement la civilisation, c’est surtout la société, expression concrète de la civilisation, qui fait de l’homme un « animal dépravé ». C’est la conclusion physiologique que Balzac tenait à ajouter au tableau des Etudes de mœurs au XIXe siècle. Balzac n’eut pas le temps de réaliser ce projet ambitieux, qui n’était encore que la première assise du dôme dont il voulait couronner La Comédie humaine, les Etudes analytiques.

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Monsieur Dimanche et la famille de Monsieur Dimanche.

Ces Etudes analytiques devaient comprendre, en plus de la Physiologie du mariage et de la Pathologie de la vie sociale, une Anatomie des corps enseignants qui devait être, d’après les explications de Balzac, une théorie de l’eugénisme et de l’écologie humaine et une Monographie de la vertu qui devait montrer, selon les explications du Préambule déjà cité, une description des variétés adventices de la vertu définies pour chaque génération ou chaque siècle par l’état social et qui devait montrer les différences qui existent en tout temps entre la vertu naturelle et cette vertu définie par les péripéties de l’histoire. Et tout cela devait être « sommé » par un Essai sur les forces humaines et une Histoire de l’Eglise primitve dont Balzac n’a pas donné la définition, mais dont on peut présumer le contenu par les idées exprimées dans Louis Lambert. La Pathologie de la vie sociale n’est donc qu’une partie d’un projet plus vaste. Elle devait se composer de trois études, en partie rédigées, le Traité de la vie élégante, la Théorie de la démarche et le Traité des excitants modernes. Ces trois fragments ont tous pour trait commun de décrire les déformations, les distorsions, les corruptions physiologiques que la civilisation impose à l’animal humain et pas lesquelles elle le transforme et l’atrophie. De ces trois fragments, deux sont manifestement incomplets et le troisième est une étude sommaire. On ne peut donc juger qu’imparfaitement la Pathologie de la vie sociale d’après ces esquisses que Balzac aurait probablement augmentées pour la publication dans l’édition de La Comédie humaine.

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De gauche à droite : 1) Elève de quatrième, très fort, sorti par faveur; 2) Cuisinière de bonne maison – sortie de quinzaine; 3) Un séminariste qui va voir sa tante.

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Une parisienne est une adorable maîtresse, une épouse presque impossible, une amie parfaite.

Le premier de ces trois fragments est le Traité de la vie élégante qui fut publié dans La Mode à la fin d’octobre et au début de novembre 1830. Dans cette première publication, il ne portait pas la signature de Balzac. Un passage de ce Traité, confirmé par des annonces ou notes de la revue, indique qu’il fut le résultat de causeries auxquelles participèrent, semble-t-il, Emile de Girardin, directeur de la publication, et quelques Compagnons du boulevard de Gand, le brillant Lautour-Mézeray, Eugène Sue, peut-être Hippolyte Auger, tous habitués du perron de Tortoni, d’où les élégants lorgnaient les passants. Balzac fut, à juste titre, chargé de rédiger les sentences de ce sanhédrin : il avait fait partie, quelques années plus tôt, pendant sa laborieuse jeunesse, des équipiers anonymes réunis par Horace Raisson pour rédiger les Code gourmand, Code de la toilette, Art de mettre sa cravate auxquels Raisson mettait son nom et qui avaient précédé la littérature de l’impertinence dont le Traité de la vie élégante peut être regardé comme un spécimen.

Le Traité de la vie élégante affecte un ton didactique. Il commence par un grave préambule dans lequel on classe, comme au début de la Physiologie du mariage, la faible portion de l’humanité qui est capable de profiter des conseils du maître. Les sujets qui peuvent prétendre à la « vie élégante » sont aussi peu nombreux que les femmes qui correspondaient à la définition de « la femme comme il faut ». Ce sont ceux à qui leur situation sociale permet d’aborder les plages de l’élégance et qui possèdent, de plus, le sentiment inné de cette élégance. Une consultation du célèbre Brummel, alors piteusement réfugié à Boulogne, fixe le domaine qui devra être exploré par les docteurs de cette science et indique les divisions obligatoires du Traité : une méditation sur la métamorphose que la toilette impose à la créature humaine, une seconde partie édictant les « lois » de la vie élégante, une troisième partie consacrée aux « choses qui procèdent immédiatement de l’individu », c’est-à-dire la toilette d’abord, puis la voix, les manières, l’attitude qui doivent l’accompagner, enfin une quatrième partie « destinée aux choses qui procèdent médiatement de la personne » et qui sont, par conséquent, des accessoires, comme la voiture, les gens, la table, les meubles, etc. Le langage employé dans cette grave énumération donne une idée du ton qui sera maintenu dans tout l’essai.

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Du monde à Paris, et des gens du monde.

Des quatre parties définies avec l’aide de Brummel, les deux premières seules figurent dans le Traité, l’une constituant le préambule décrit ci-dessus, la seconde consacrée aux dogmes de l’élégance, qui nous apprennent que les principes obligatoires de toute élégance sont la sobriété, l’harmonie et l’aisance. Malheureusement, l’entreprise s’arrêta là. Une troisième partie est commencée qui annonce cinq chapitres dont le premier seul est rédigé. Le Traité fut interrompu à cet endroit, La Mode ayant disparu peu après par suite de la dispersion de sa clientèle que la Révolution de Juillet avait fait fuir dans ses châteaux. Le projet ne fut pas repris.

En lisant ce Traité de la vie élégante, le lecteur est tenté de s’interroger sur ces Etudes analytiques dont il devait faire partie. La légèreté du ton, la forme brillante, boulevardière, le vernis journalistique qui étaient en 1830 un élément de succès, ne sont plus aujourd’hui que des ornements qui datent : leur éclat emprunté est justement le contraire de cette simplicité que Balzac recommande pour l’élégance et qui n’est pas moins recommandable quand on écrit. Les conseils que donne Balzac ne sont pas très originaux. Il n’apprend rien aux lecteurs qui ont un certain goût naturel, ou simplement du bon sens, en leur disant que « tout ce qui vise à l’effet est de mauvais goût » et même en affirmant que « le dandysme est une hérésie de la vie élégante ».

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Avec sa femme, ses enfants, sa bonne et son chien

On retrouvera ces décisions vingt ans plus tard dans les livres de la baronne de Staff, qui sont utiles aux maîtresses de maison, mais qui ne prétendent pas à la profondeur.

C’est par une certaine réflexion historique sur l’évolution des mœurs que le Traité de la vie élégante peut retenir l’attention. On y découvre souvent un Balzac que nous connaissons, parfois un Balzac inattendu. Le départ de cette réflexion sur l’élégance est intéressant. C’est un point de vue sur le mécanisme social : « Comment celui qui sème, plante, arrose et récolte est-il précisément celui qui mange le moins ? » Balzac promet une réponse à cette question sur l’inégalité des conditions : « Nous en donnerons peut-être l’explication plus tard en arrivant au terme de la vie suivie par l’humanité. » Mais cette explication ne fut jamais donnée. Pourtant un mot, un peu plus loin l’indique : « Depuis que les sociétés existent, un gouvernement a toujours été nécessairement un contrat d’assurance conclu entre les riches contre les pauvres. » Cette pensée vigoureuse est sans lendemain, malgré le prologue de l’Histoire des Treize qui les reprend sous une autre forme.

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A six heures, les lions se font mettre des papillotes, et pour préparer leur succès du soir, ils livrent leur tête au coiffeur et leurs pieds au pédicure.

Mais cette théorie sur la distinction entre les chevaux de luxe et les percherons est bien la pensée secrète, invisible, qui inspire le Traité de la vie élégante comme elle inspirait déjà la Physiologie du mariage. L’élégance, explique Balzac, est née de la Révolution. Avant cette date, les castes séparaient les hommes et cette distinction était si fondamentale qu’on avait pas besoin d’en fournir des preuves. Ce classement entre les hommes ayant été « aboli », il a fallu le remplacer : « Et en l’an de grâce 1804, explique Balzac, il a été reconnu qu’il était infiniment agréable pour un homme ou une femme de se dire en regardant ses concitoyens : je suis au-dessus d’eux, je les éclabousse, je les protège, je les gouverne, et chacun voit clairement que je les gouverne, les protège et les éclabousse, car un homme qui éclabousse, protège ou gouverne les autres, parle, mange, boit, dort, tousse, s’habille, s’amuse, autrement que les gens éclaboussés, protégés ou gouvernés. » Ces nuances auxquelles on reconnait les chevaux de luxe, c’est toute l’élégance. Elles ont remplacé les différences visibles ou reconnues. Chacun se trouve donc obligé de faire sentir sa supériorité sociale en montrant la supériorité de son goût. Et l’on rejoint les Etudes de mœurs : « N’imprimons-nous pas nos mœurs, notre pensée sur tout ce qui nous entoure et nous appartient ? » Le lecteur rejoint La Maison du chat-qui-pelote

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Les femmes ont aussi leurs bains froids; elles ont des bains à 20 centimes…les baigneuses, vêtues de laine foncée noire ou brune, n’ont de nu que le cou, les pieds et les bras.

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Loyal et vautour « Au trente avril prochain, il vous plaira payer, à son ordre, la somme de mille écus … ».

Cet itinéraire nous amène à réfléchir sur le double caractère à la fois du Traité de la vie élégante et des Etudes analytiques. D’une certaine manière, cet essai et ceux qui suivront ne sont que la réunion en un texte suivi des digressions que Balzac insérait dans ses romans et qui sont comme un commentaire continu du sociologue sur le milieu qu’il décrit et sur l’action qu’il raconte. Mais en même temps, le Traité de la vie élégante et, à plus forte raison, les Etudes analytiques doivent être autre chose. On doit y trouver une explication sur le mécanisme social et un jugement. Au bout de ces réflexions, il y a une question grave qu’on retrouvera dans les trois « Traités » qui composent la Pathologie de la vie sociale : sommes-nous, nous-même, ou ce que la société fait de nous, ce que notre rang social, nos occupations, notre conformisme social, nous dirions aujourd’hui notre aliénation, font de nous ? On retrouve Jean-Jacques Rousseau à l’origine de cette pensée et, à l’arrivée, on suit une ligne parallèle à celle de Karl Marx. Quelle aurait été la conclusion                                         des Etudes analytiques ?

La Théorie de la démarche, qui parut en 1833 dans la revue L’Europe littéraire, est une suite du Traité de la vie élégante : elle est une sorte de monographie complémentaire consacrée à un détail caractéristique. Mais elle est, en réalité, aussi incomplète que le Traité de la vie élégante parce que Balzac la termine sur une contradiction qu’il ne parvient pas à résoudre. La Théorie de la démarche est composée de deux parties, l’une dans laquelle Balzac décrit comment lui est venue à l’esprit la théorie qu’il expose, l’autre qui est une série d’observations et de conclusions. A la fin, Balzac découvre la contradiction à laquelle il ne répond pas.

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– Comment! feu mon cousin n’aurait laissé que ça? Voyons! je vous le demande, madame Lézardé, depuis 37 ans qu’il était pharmacien!… Madame Lézardé, feu mon cousin, pour sûr, devait avoir des fonds placés… – Sur la Caisse apothicaire…

La première partie est très curieuse parce qu’elle paraît répondre à une question que se sont posées un certain nombre de balzaciens et à laquelle ils n’ont pu donner aucune réponse complète : comment Balzac a-t-il élaboré l’énergétique sur laquelle repose toute sa physiologie ? Provient-elle de lectures, d’influences ou d’une intuition Personnelle ? La réponse de Balzac est esquivée et remplacée par une plaisanterie. Mais il est intéressant que cette explication captieuse ait été donnée par Balzac au moment où son système d’énergétique, reposant en partie sur des expériences directes, venait d’être exposé dans Louis Lambert dont la première édition a paru en 1832, et après qu’il eut été répété la même année dans sa Lettre à Charles Nodier sur la palingénésie humaine.

Dès la première page de sa Théorie de la démarche, Balzac définit, en effet, l’interrogation à laquelle il se propose de répondre : « Quelle quantité de fluide l’homme, par une marche plus ou moins rapide, pouvait perdre ou économiser de force, de vie, d’action, de je ne sais quoi que nous dépensons en haine, en amour, en conversations et en digressions ? » Après trois pages d’un bavardage irritant de boulevardier, il cite alors les deux expériences de sa jeunesse (l’anecdote est placée en l’année 1822, époque où il lisait avec passion les douze in-8° de Lavater qu’il avait payés de toutes ses économies) qui ont donné naissance à ses réflexions. Dans la cour des Messageries, il a vu un homme qui se livrait à une gesticulation surabondante parce qu’il avait perdu l’équilibre en descendant de la diligence, et, en une autre circonstance, il a vu sa sœur dépensant une énergie inutile pour soulever une cassette qu’elle croyait lourde et qui ne l’était pas. Ces deux mouvements superflus, ces dépenses d’énergie « en pure perte », évoquent en lui des souvenirs, des observations, et il conclut que l’homme prodigue sans le savoir « une effusion de vie plus ou moins abondante » que d’autres, les artistes, les hommes d’action, les manouvriers dépensent en actes ou en œuvres et il conclut : « Je décidai que l’homme pouvait projeter en dehors de lui-même, par tous les actes dus à son mouvement, une quantité de force qui devait produire un effet quelconque dans sa sphère d’activité. »

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   Une mère de famille

Muni de ce principe de recherche, il choisit alors des exemples qui puissent lui montrer « ce que nous dépensons d’énergie dans nos mouvements » ou encore « quelles sont les lois par lesquelles nous envoyons plus ou moins de force du centre aux extrémités » ou quels sont « les phénomènes que cette faculté devait produire dans l’atmosphère de chaque créature ». Il lit en vain Borelli, théoricien du mouvement, qui ne résout pas ces difficultés. Mais il remarque d’une part que tout mouvement que nous faisons se répercute à l’infini par les ondes qu’il provoque, et que, d’autre part, toute prodigalité excessive d’énergie peut avoir pour résultat une mort subite pareille à une hémorragie et qu’il définit par une comparaison : comme si « la cruche s’était vidée ».

Ces anecdotes sont intéressantes à cause de leur date. Mais ce n’est qu’un relais dans l’histoire encore obscure de l’intuition dont la biographie de Louis Lambert fixe le début au collège de Vendôme. Ce relais signalé en 1822 rejoint d’autres indications données dans la Physiologie du mariage : ce n’est qu’un jalon de plus. Ensuite, Balzac décide de poursuivre son enquête et va s’asseoir le lendemain sur une chaise du boulevard de Gand (c’est notre boulevard des Italiens) pour observer les promeneurs.

Ici se place la Théorie de la démarche consacrée à l’observation et à la classification de ce que la démarche de chacun nous apprend sur lui-même. Cette partie d’observation est amusante et plus profonde qu’elle ne le paraît. La démarche de chacun et plus encore son attitude est un masque, une apparence extérieure qui le déguise, mais qui, en même temps, le trahit.

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L’homme que t’as là, ma petite mère, c’est moi qui te le dis: c’est pas grand’chose. – Mosieu est pair de France ?

Il s’agit pour l’observateur de « saisir les mouvements les plus cachés », le peu que chacun « laisse involontairement deviner de sa conscience ». Après avoir commenté quelques exemples, Balzac décide : tous nos gestes « sont empreints de notre vouloir et sont d’une effrayante signification. C’est plus que la parole, c’est la pensée en action ». D’où ce corollaire : « Un simple geste, un involontaire frémissement des lèvres peut devenir le terrible dénouement d’un drame caché depuis longtemps. » Et la théorie de l’expression est alors formulée ainsi : « La pensée est comme la vapeur. Quoi que vous fassiez et quelque subtile qu’elle puisse être, il lui faut sa place, elle la veut, elle la prend. »

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« J’ai vu son sourire enchanteur, j’ai baisé sa bouche entr’ouverte, et j’ai cru baiser une fleur! »

La présentation « cavalière » que Balzac avait choisie à dessein ne laisse apercevoir que par des repères les perspectives qu’il se borne à esquisser. Ces repères suffisent pourtant au lecteur pour découvrir quelques-unes des clefs de l’œuvre de Balzac. D’abord, les gestes, l’attitude « projection fluide de la pensée » et aussi toutes les autres « démonstrations physiques de la pensée » sont autant de dépositions sur chaque homme, ce sont les signes particuliers de son passeport psychologique. C’est la clef de la méthode d’observation, ou plutôt de détection, du roman balzacien : tout est signe, l’attitude, l’expression, les accessoires, vêtements, mobilier, demeure, autant de grilles à décrypter. La pensée, la sensibilité se lisent partout, sur tout. Elles sont témoignage involontaire.

Ensuite, la manière dont chaque homme utilise, dépense cette énergie vitale qui lui a été donnée, indique son classement social : et parce que, dans la plupart des cas, l’homme n’est pas libre de choisir l’application qu’il fera de son énergie vitale, elle dénonce la contrainte que l’ordre social fait peser sur tous les hommes et l’injustice de leur condition. C’est dans la Théorie de la démarche qu’on rencontre cette phrase de Balzac si accusatrice, si marxiste : « Il me fut prouvé que l’homme occupé à scier du marbre n’était pas bête de naissance, mais bête parce qu’il sciait du marbre. » Et il explique : « Il fait passer sa vie dans le mouvement des bras comme le poète fait passer la sienne dans le mouvement du cerveau. » Toute la hiérarchie sociale, telle qu’elle sera décrite dans le Prologue de l’Histoire des Treize est dans cette phrase : les différentes zones de la hiérarchie sociale correspondent aux modes d’usure vitale imposés à chaque fonction sociale. La zoologie humaine de Balzac sort tout entière de cette constatation.

Enfin la pensée, l’action n’étant que des modes d’emploi de l’énergie vitale, ce sont elles qui sont à l’origine de l’usure biologique de chaque individu. C’est l’aphorisme qui conclut la section de la Théorie de la démarche consacrée à l’observation : « Tout mouvement exorbitant est une prodigalité sublime. » Cet aphorisme sert de transition. Balzac trouve alors un exemple illustre de cette économie de l’énergie vitale, c’est celui de Fontenelle, célèbre valétudinaire qui vécut cent ans et traversa son siècle en n’ayant « ni vertus ni vices », ni émotions ni colères et en cultivant en toutes circonstances le calme et l’immobilité. Cet exemple est pour Balzac une source de perplexités. « Ce qui nous use le plus, ce sont nos convictions », écrit-il. Et il pense à nos passions inutiles, à nos agitations vaines, à notre inquiétude perpétuelle. Il oppose aux mouvements saccadés, aux efforts, aux affectations des hommes les mouvements naturels et gracieux des animaux. « La civilisation corrompt tout », s’écrie-t-il à cet endroit, et il répète le mot qui a servi de point de départ à toutes ses méditations, la fameuse phrase de Jean-Jacques Rousseau dans son Discours sur l’inégalité : « L’homme qui pense est un animal dépravé » : de laquelle il tire l’application qu’il en fait à son époque : « La pensée est la puissance qui corrompt notre mouvement, qui nous tord le corps, qui le fait éclater sous ses despotiques efforts, elle est le grand dissolvant de l’espèce humaine.

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Le petit père Fromenteau

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En carnaval

Alors l’exemple de Fontanelle nous donne-t-il l’image idéale du sage ? Faut-il imiter l’immobilité des Asiatiques ? Mais alors l’homme idéal est-il le concierge qui dort auprès de son poêle ou le rentier qui se crétinise en allant contempler les joueurs de boules ? L’histoire des hommes n’est-elle pas l’histoire de l’énergie des hommes ? La pensée les use, mais c’est elle qui les rend maîtres des choses. Faut-il accepter de mourir jeune après une vie bien remplie ou retarder une mort inévitable en acceptant une vie d’atonie et d’immobilité ? Faut-il souhaiter la longévité de Fontenelle ou le destin de Napoléon ? C’est une question qui était déjà posée par une courtisane aux convives à demi ivres du banquet de La Peau de chagin. Balzac ne conclut pas. Il reste sur cette contradiction que sa propre vie devait illustrer si cruellement.

Le Traité des excitants modernes est une application des idées exprimées dans la Théorie de la démarche. Ecrit en 1839 et publié à la suite d’une réédition de la Physiologie du goût de Brillat-Savarin, le Traité des excitants modernes est consacré à l’alcool, au sucre, au thé, au café, au tabac, décrits comme des substances dont l’usage est agréable mais dont l’emploi excessif est un danger pour l’organisme. L’opium n’est pas mentionné bien qu’Alfred de Musset ait publié en 1828 l’Anglais mangeur d’opium d’après les confessions de Thomas de Quincey et que Balzac lui-même en ait décrit les effets dans un article de 1832, intitulé Voyage de Paris à Java. C’est surtout contre l’usage excessif de ces excitants que Balzac met en garde : ces excès, dit-il, contribuent à débiliter les races humaines. Mais Balzac étend ses réflexions et c’est par là que ce petit Traité est une partie de la Pathologie de la vie sociale. Ce ne sont pas seulement ces excès qui menacent les hommes et les peuples. Ses réflexions aboutissent à une règle plus générale : « Les destinées d’un peuple, écrit-il, dépendent et de sa nourriture et de son régime. » Cette maxime écologique ne révèle pas un Balzac inattendu : elle s’accorde parfaitement avec sa défiance des désordres que toute civilisation entraîne en écartant les hommes des lois naturelles qui s’imposent à toutes les espèces biologiques.

Il est difficile de juger d’après ces fragments le projet de la Pathologie de la vie sociale. Ces trois opuscules de Balzac ne sont que des repères. Ils jalonnent un itinéraire que nous pouvons présumer, mais qu’il est aventureux de décrire. On peut seulement regretter que Balzac n’ait pas eu le temps de développer cette confrontation des lois naturelles et de la civilisation qui part d’analyses aussi utiles à notre époque qu’à celle que Balzac décrivait.

Source analyse : Préface, étude recueillie d’après le texte intégral des œuvres de la Comédie Humaine publié par France Loisirs 1986 sous la caution de la Société des Amis d’Honoré de Balzac.

Meubles de salon ( Le monde)

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De gauche à droite :

Image 1) Garanti pour toutes les contredanses,

Image 2) Décadence de la grande livrée,

Image 3) Une doublure de console,

Image 4) Dévoué aux demoiselles qui dansent pas,

Image 5) « Si vous n’aviez pas coupé le roi! »,

Image 6) Sur le point de retrouver son unique romance,

Image 7) Amie de la maison à la recherche – d’un mari,

Image 8) Jeune fille, elle a dansé sous les yeux de l’empereur,

Image 9) Ami de la maison à la recherche – d’une dot. 

 

 

 

Source: gravures et légendes par Gavarni, Le Diable à Paris (1845)

 

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